Une plate-forme de communication de savoirs vivifiants, jour après jour

21022009

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Chers Mayaques et sympathisants mayaques

Voici le blog mayaque pour détailler au jour le jour les travaux de notre « plate-forme de communication de savoirs vivifiants ».

La revue-livre, les petites éditions, le site (qui est en restructuration et sera bientôt accessible dans sa nouvelle mouture, avec une newsletter bimensuelle), ces « interventions culturelles » comme disaient les surréalistes sont le fruit de tout un travail que plusieurs personnes mènent dans le dialogue. Cabanon d’expos, salon du livre de Tournai, oui, des interventions… Nous voulions en rendre compte et susciter des réactions, des échos, des propositions, des connexions, des ramifications, des surgeons…

Le blog, une autre forme de communication, plus familière. L’humour sous-jacent à la revue serait plus au premier plan peut-être ? C’est à espérer. C’est vrai qu’à « communiquer du complexe sans les complications en usage dans certains milieux du savoir » exclusifs, il ne manquerait plus que nous soyons pédants ou ânes solennels… 

À bientôt…

Hugues Robaye




Au Burkina (2)

26012012

Hugues nous envoie ce second billet du Burkina, reçu ce 25 janvier:

Nous revenons, avec Nafi, d’un voyage à l’ouest du pays : Boromo, Bobo Dioulasso et Banfora; je me rends compte combien ce voyage est un voyage de rencontres humaines, avant tout. Pas encore à proprement parler de développements touristiques (à part la visite de la mosquée de Bobo, en banco (terre crue) avec ses trois tours qui ressemblent à des obus épineux, percées qu’elles sont de bouts de bois servant jadis à y grimper pour entretenir l’enduit blanc qui recouvre d’ailleurs tout l’imposant bâtiment). Visite aussi du vieux quartier qui aboutit à une petite vallée où sinue une rivière peuplée de silures, ces poissons sacrés que l’on enterre enveloppés dans un linceul. Le soir, ils remontent le courant. Ce sont de grandes anguilles que l’on aperçoit se tortiller dans le peu d’eau de cette rivière, et passer indifférents tout près des femmes qui lavent le linge. 
Mais d’abord Boromo, à 180 km de Ouaga où nous logeons dans la cour en banco de la Voûte Nubienne, cette association franco-burkinabè qui propose aux paysans du Sahel des maisons à bas prix (entre 200000 et 800000 francs (diviser par 650 pour l’euro)), sans bois ni tôle, avec pour toit, un système de voûte en terre crue remise au point en collaboration avec CRAterre (voir MaYaK3).Nous rencontrons Séri Youlou et Léonard Durka qui forment les maçons locaux à ce type de voûtement, délicat mais solide (intrépide, le chef mayaque réalise pour vous de belles photos depuis le toit en terre d’un hôtel qui se construit selon cette méthode, à deux rues (en terre) de l’hôtellerie). Pas plus loin que la cour ombragée du délicieux Bomavé Konaté, forgeron et sculpteur de masques (on le trouve toujours sous son arbre occupé à sculpter) qui anime le PIAMET, un espace de création où il accueillait des artistes burkinabè, africains et du monde entier pour travailler en connivence, avant d’exposer les réalisations au salon du SIAO, à Ouaga (artisanat). Bomavé nous montre sa cour où il acclimate des essences d’arbres qui disparaissent du Sahel. Et aux personnes qui lui disent que cette ombre attire les serpents, il répond que non car il y a acclimaté aussi des plantes qui les repoussent; de toute façon, les serpents resteraient en hauteur dans les arbres, précise-t-il, rassurant et souriant. Par contre, il aime à regarder les caméléons depuis son artisanal relax en bambou aux liens de cuir (que des marchands ambulants vendent 2000 francs…). Nous le retrouverons sans doute en France en avril. 
Je passe beaucoup de rencontres.
A Bobo Dioulasso, nous retrouvons notre ami, le musicien Ousmane Dembelé (qui participa à notre concert à Tournai) qui avec son associé finlandais, Aakusti, cherche un terrain pour implanter une école de musique. Ils déplorent (Aakusti pratique comme Ousmane le djembé et est ethnologue musicologue) que l’enseignement des anciens maîtres se perd. Par ailleurs, il faut écrire la tradition musicale qui se perd et enseigner le solfège. Et comme toujours, le projet artistique est associé à la Nature: leur intention est aussi de reboiser les environs de cette future école.
Nous rendons visite au chanteur Seybou Victor Démé, dans sa cour où vivent plus de 15 personnes. Victor n’est pas en grande forme. Il envoie à notre rencontre, au niveau du goudron, son bassiste, « un homme grand, avec un pantalon noir, une veste noir, un chapeau noir et une chemise blanche », me précise-t-il au téléphone… Pour eux, c’est une matinée de répétition. Démé nous chante 8 chansons d’un album qu’il va enregistrer en février à Ouaga. Basse électrique, guitare sèche et sa voix d’une profondeur émouvante. Cet accompagnement réduit met très bien en valeur cette voix exceptionnelle d’authenticité. Nous enregistrons le concert improvisé mais qui doit rester top secret! Et comme partout ailleurs gardons plein d’images. 
Nous rencontrerons encore des associations. Notamment GAFREH, dont une des activités est de recycler les sacs plastique qui jonchent les terrains vagues au Burkina. Une vraie plaie, nous confirmait Démé qui a d’ailleurs écrit une chanson à ce propos sur son nouvel album : pollution des sols, empêchement au bon ruissellement des eaux. GAFREH récolte ces sacs plastique (le plus souvent noirs), les lave, les découpe, les tisse mêlés à des fils coton, en fait des sacs, des portefeuilles, porte-documents, etc.  très tendance… Modernité africaine (cette association fabrique aussi des toilettes sèches portables en matière plastique). GAFREH est en fait une collectif d’associations de femmes, qui coordonne et structure leur travail dans différents domaines.
Quelques rencontres parmi beaucoup d’autres. 
Bientôt un voyage vers le nord-ouest et les animateurs de village des 6S : une réponse entre traditions et modernités à la vie villageoise basée sur des réseaux d’entraide (que le sociologue agronome Bernard Lédéa Ouédraogo a étudiés et promus dans la plus belle tradition de la recherche-action). Une visite à Toma où le grand historien Ki-Zerbo, dont la lecture humaniste baigne ce voyage, est né.
Puis le Sud et entretemps, encore des rencontres à Ouaga.
Je vous souhaite des jours heureux!
Je vous embrasse,
Monsieur Hugues

 

 




Ludmila Krasnova à la librairie Quartiers latins

24012012

 

                                                                                                                                                                             

La terre a englouti la datcha d’été de la grand-mère de LudmilaMais sa ville de  Saratov est bien là encore, et la Volga dont  elle buvait avec son père l’«eau vivante».  A Bruxelles,  à elle et sa fille il ne reste, écrit-elle, que la langue russe. Et aussi des images, des images encore, de livres d’enfants dont elle s’aperçoit qu’elles l’ont profondément imprégnée. C’est de cela que nous entretient Ludmila Krasnova, artiste graveuse ,  qui a collaboré à  MaYaK (ses gravures habitent le numéro 3 de la revue). De ce théâtre vrai de l’enfance, fragile et éphémère, où prennent source pourtant l’imagination, et aussi le courage, de toute création.

Ludmila Krasnova

Exposition jusqu’au 29 février à la librairie Quartiers latins, place des Martyrs à Bruxelles. Si le son n’est pas mis lors de votre visite, demandez qu’on le branche pour entendre Ludmila offrir  à sa petite fille des mots russes, quelques mots de français,  l’arche d’un son sur la corde d’un violon…

XavierVanandruel




Au Burkina

15012012
Hugues Robaye nous envoie des nouvelles de son voyage-enquête, reçues ce 14 janvier :
Pas très facile de se connecter ici…
Sinon, tout va bien. Je suis très bien logé, il ne fait pas très chaud et j’ai déjà pris de nombreux contacts très intéressants. Mon logeur m’a montré son village dont l’équipement est très complet et ne demande qu’à être utilisé: une salle des jeunes avec de nombreuses pièces vides, un petit bar, groupe électrogène, potagers collectifs, association de femmes qui l’anime, barrage à proximité. J’ai déjà fait pas mal de rencontres à Ouaga, pour l’écriture de ce livre enquête. Je me déplace en scooter derrière Nafi ou Baganè et je vis ainsi la vraie vie de Ouaga : poussière de latérite, gaz d’échappement, circulation intense dans tous les sens. Multitudes d’échoppes qui débordent sur le goudron. Attention : « gendarme couché », on ralentit (un casse-vitesse). Au retour, le soir, « amour de Taiwan » veille sur la circulation: c’est le nom des lampadaires à énergie solaire qui ponctuent le goudron élimé de ce boulevard qui mène à mon quartier. On quitte le « goudron » pour zigzaguer sur la piste de terre défoncée. Habitations très pauvres de banco, petites échoppes encore plus pauvres. Puis la zone inhabitée où passent les pylônes de haute tension: comme un petit Sahel, avec peu de végétation: petits arbustes où sont accrochés tous les sacs plastique du monde, on le croirait. Dans cet espace désertique, les chèvres vaguent et trouvent leur bonheur. « Nassara » me crient les enfants souriants quand nous passons en motocyclette. A l’arrêt le plus audacieux d’entre eux vient me tendre timidement la main… Une fois passée la zone des pylônes, nous continuons jusqu’au rond-point de pneus empilés; là commence « ma » rue: quelques maisons carrées en banco, puis des demeures de plus en plus grandes, avec murs et portails. je loge dans la dernière, hum, la plus grosse, au nombre incroyable de pièces: un beau château fort paisible. Plus loin le quartier se développe différemment, plus diversifié…
Donc, déjà pas mal de rencontre: Ivo le peintre des villages, l’asbl Yiriwa écotourisme, le coach Pognon et tous ses « ambassadeurs du développement », le musicien Thomas, la fille de Ki-Zerbo, mon logeur et les gens de son village, etc. Beaucoup de notes manuscrites, des comptes-rendus quotidiens à l’ordi, des photos.
Mardi, nous partons vers l’ouest, Boromo, Bobo, Banfora…
Surtout cette circulation dans les rues bariolées, aux populations diverses. Les petits maquis du bord de la route, les grillades, la rafraîchissante Brakina, les jus d’oseille ou de gingembre…




Art et vie

26122011

Il y a peu de temps j’assistais au théâtre des Tanneurs à une représentation d’Ivanov Re/Mix, une adaptation moderne de la pièce Ivanov de Tchekhov. Musique live amplifiée, usage de la vidéo, distribution des rôles africano-asiatico-européenne. A un moment, des plus extraordinaires, les comédiens ouvraient vers une cour extérieure les portes du théâtre et allaient vers le dehors. Il neigeait. Et c’est aussi  comme si la pièce de Tchekhov accueillait le monde au présent. D’ailleurs les comédiens gardaient sur scène leur prénom, leur personnalité, leurs aspirations. La jeune femme noire invitée à une soirée d’anniversaire chez les Lebedev se révoltait contre le début de débauche où les autres semblaient se laisser aller: elle était sans doute comédienne mais ça, non, ça ne lui allait pas et elle le disait avec véhémence. La femme d’Ivanov refusait quant à elle de mourir après le 3e acte, comme l’a voulu Tchekhov, mais revenait au 5e et appelait à l’espoir. Le très jeune Melchior, que tous semblaient affectionner, s’était retiré en saluant car, même s’il n’y avait pas école le lendemain, un enfant a besoin de dormir la nuit.

Repensant à cette pièce, je m’en rappelais une autre: Versus, au théâtre Marni (voir un billet précédent de ce blog). Le comédien en scène revivait la découverte de la mort tragique de son père. Près de lui des musiciens, dont à la trompette Greg Houben, le fils de Steve -- sa sonorité et son phrasé m’avaient fait songer au Miles Davis de la période Blue Note (mais oui).

Au repas partagé à l’occasion de l’enregistrement du CD pour le numéro 6 de MaYaK, Steve évoquait la cordialité de ses relations présentes avec son fils. La conversation tournait aussi autour du saxophoniste Stan Getz, créateur musical lumineux dans l’instant, mais à la personnalité privée tachée d’ombre. Steve répétait le pourquoi de ce don musical qu’il faisait à la revue: par sympathie pour le projet, par amitié. 

Ainsi, et peut-être parce que les temps sont à l’urgence, on voit des artistes ouvrir des portes de leur art vers la vie. « L’art est la preuve que la vie ne suffit pas », écrivait Cesare Pavese. Plus tard, il se suicida.  En ces temps difficiles, ne pourrait-on dire: aujourd’hui l’art recherche  la vie, comme la vie a besoin de l’art?

Comment mieux remercier Steve qu’en veillant à ce que MaYaK continue le projet d’offrir une culture vivifiante

Xavier Vanandruel

 

 




Naissance quotidienne des dieux

25122011

 

Le jour de Noël, Galiè – chat en langue gurunsi – au plus près du feu créateur… Le siège mayaque, le temps, la méditation.




« Room music »: Steve Houben, Jacques Pirotton et Arne Van Dongen enregistrent à Ellezelles un cd pour MaYaK le 6

19122011

  Séménil et Potterée

Je suis à l’arrêt, immobile dans le living room du Séménil. Assis sur une chaise qui craque, m’a prévenu Arne. La musique s’approche, je le sens. C’est une balade dans la neige, la balade de Sarah que Jacques a connue jadis. Steve est à la fenêtre. Il fait beau dehors, un ciel dégagé, une lumière franche de début d’hiver. Les grosses mottes des champs retournés, un peu gelées, le noir du sillon, la lumière sur les arêtes… Balade de Sarah dans la neige, dans le living room d’Arne où – chchchttttt – on enregistre. Tension, concentration, partitions, mesures, souffle subtil vibré grésillant dans le sax, effleurements de doigts aguerris sur les cordes de la guitare et de la contrebasse que tient Arne devant moi, de dos. Je flaire un bon cd ! On enregistre dans le living room ; le cd s’intitulera (sans doute) Room music. On dit « chamber music », mais ici, ce sera de la room music, dit en souriant Steve, qu’en penses-tu, Hugues ?

Hugues ? Il sourit et repense au souper de la veille, au resto Boon de Ronse/Renaix (à recommander). Oui la générosité, c’est important avait dit Jacques. On parlait de la vie en société et de l’importance de ces foyers stimulants, un peu partout, où le don est plaisir. Un exemple de don merveilleux : ce week-end, le grand guitariste Jacques Pirotton venu du fin fond des Ardennes et le grand saxophoniste/flûtiste, Steve Houben, arrivé samedi matin de Hannut, rejoignaient le grand contrebassiste Arne Van Dongen, dans le Hainaut belge, à Ellezelles, au lieu-dit Séménil ! Ils apportaient chacun des compositions inédites qui vont former Room music, le cd accompagnant le MaYaK6 (sortie mars 2012). Titre de certains morceaux : Ambresin, Séménil, Potterée

Jacques et Steve logeaient à Papignies, au P’tit Couvent (à recommander et recommandé par le Centre culturel René Magritte de Lessines (à recommander)) et le p’tit déj était si copieux qu’ils auraient presque capitulé, le lendemain, devant l’assortiment de fromages et charcuteries de la ferme bio Dôrloû (à recommander), partagé à la Potterée. Mais l’assortiment fut plus fort… J’en suis témoin…

Donc un cd. Des concerts aussi. À Tournai, Bruxelles, Liège Stavelot : nous évoquions déjà ces lieux avec les musiciens.

La magie communicative de la musique, accords, échange, improvisation, écoute de l’autre. Il suffit qu’il y ait quelqu’un, on joue différemment disait Jacques juste après mon arrivée dans ce living room. Mieux, ajoutaient ensemble Arne et Steve en riant. Merveille de l’invention, de la création qui suit son chemin et rassemble les gens. Foyers stimulants. Les musiciens jouent un rôle important dans la société. Ils changent notre vie, c’est aussi simple que cela. Ils l’améliorent. Si au concert l’on regarde et écoute avec attention la subtilité de leurs accords, de leurs dialogues, de leurs improvisations du moment ; ces ondes généreuses, joyeuses qui nous pénètrent, on les a donc en soi. On n’est plus le même, ouvert à d’autres harmoniques.

Alors, il est important aussi de ramifier cet enregistrement par des concerts, pour nous réunir et fêter MaYaK, fêter la vie complexe et belle que nous avons la responsabilité, à l’instar des musiciens, de mettre en œuvre (oula quelle phrase, me tempérerait le délicieux et désopilant complice mayaque, Jacques Faton).

Les musiciens de l’Empereur chinois conservaient et rejouaient l’harmonie du ciel et de la terre, qui était aussi celle de l’empire.  Oui, là, tu es un peu trop haut, mais en fait, ça marche même mieux comme ça, disait Arne à Steve qui inventait une nouvelle harmonie. Dans sa mansuétude, l’empereur de la potterée, euh, le chef mayaque, Hugues quoi, ne coupa pas la tête des musiciens fautifs, justement et à propos… Il leur prêta son oreille la plus attentive. Ils la lui rendirent plus délicatement vibratoire…

Merci de tout cœur, Arne, Jacques et Steve !

Hugues Robaye

  Steve et Arne

 Jacques Pirotton




Condition

19122011

Oui, pour faire bien, un lieu est sans doute nécessaire ?

En regardant cette photo, je le crois…




MaYaK session with Houben, Pirotton, Van Dongen

18122011

Le MaYaK6 se prépare. Des compositions de Steve Houben, Jacques Pirotton et Arne Van Dongen.

? Oui, de la musique pour MaYaK, un cd joint à la revue-livre.

Adhésion et générosité.

 

 

    enregistrement et Potterée du matin…

 Hugues Robaye

 

 




La modernité africaine : Aminata Traoré

19112011

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Au rez-de-chaussée d’un bâtiment scolaire -- parallélépipède néogothique crénelé -, une salle de théâtre qui se voudrait un peu à l’italienne, avec comme seules rondeurs, des balcons vides, aux dorures écaillées.  Salle de spectacle, chapelle ou  « salle de gymnastique » baroque où sont alignées des chaises en plastique ? Je m’interroge…  Je suis assis au premier rang, à côté de Faezeh Afchary,  l’architecte et céramiste iranienne. Nous allons assister à  la conférence inaugurale de la Faculté d’architecture de Saint-Luc/ Tournai. 

Entre une femme majestueuse, en boubou de coton et foulards soigneusement ajustés. Elle est arrivée la veille de Bamako (Mali).  Sans papier, pendant une heure, Aminata Traoré nous entretient.   De l’ « Afrique humiliée » (selon le titre d’un de ses livres où elle met en garde tant les populations du Sud que celles du Nord contre le modèle de développement sino-américano-européen) : réquisitoire d’une voix seule ; puissante et impressionnante solitude de l’orateur dans cette nef résonante…

Puis, plaidoirie pour l’auto-détermination des peuples. Elle raconte le  travail qu’elle a initié dans un quartier pauvre de Bamako, Missira, où elle s’est installée : évacuation des déchets, comblement des caniveaux, pavage ; des arbres, de l’ombre, des bancs -- et les cours des maisons sont atteintes aussi de cette fièvre d’embellissement --  nouveaux enduits sur les façades…  Plus ambitieux : la reconstruction d’un marché qui deviendra un marché bio de produits maliens remis à l’honneur… Des dias sur grand écran : Missira, le quartier avant, après… Les hommes qui placent les dalles, les femmes qui les jointoient. Elle ne cache pas les difficultés qu’elle a rencontrées dans ce chantier récupéré par les autorités en place. L’origine : améliorer son propre trottoir. Tache d’huile : les voisins trouvent cela bien. On veut faire la même chose. Bonnes volontés, entraide,  don, l’économie informelle démarre. Rues et cours se métamorphosent à peu de frais. Les gens s’asseyent sur les bancs jaunes et palabrent à l’ombre. Puis vient, bien utile, de l’argent du Luxembourg.  Et les difficultés commencent…   

Maintenant, sur l’écran, des images de Didiéni, petite ville où la mer rejette les immigrés maliens qui n’ont pas réussi le passage. Rejetés par leur famille qui s’est saignée pour les envoyer au paradis des Blancs et qui les voit revenir sans rien, désœuvrés. Psycho-sociologue, Aminata médite sur les conséquences de ces flux migratoires illusoires. Pourquoi partir ? Pourquoi ne pas résoudre les difficultés ici ? Sommes-nous arriérés à ce point ? Incapables de nous autodéterminer de façon durable ? Une de ses réponses, c’est un travail sur le lieu de vie. Et de commencer, avec ces immigrés refoulés et un ami architecte,  la construction en terre et en voûte nubienne (toits en blocs d’adobe) de logements où ils vont trouver un gîte aéré, sans tôle ni blocs étouffants, une raison de rester ; une habitation que les autres, finalement, leur envieront… Construire et se reconstruire  non ? N’est-ce pas le titre de la conférence ?

Aminata Traoré retrace aussi son parcours de « chef de tribu », de responsable de famille, avec son restaurant, son hôtellerie, ce souci des produits locaux qui disparaissent des marchés, son rejet du « bling bling africain » (selon ses mots) et du recyclage africain des produits périmés occidentaux, son intérêt premier pour les constructions en terre crue (et son combat difficile pour les faire (re)connaître et accepter par une population pauvre qui veut du « dur »), pour les enduits naturels dont les villages savent encore la composition. Elle va plus loin (non, elle est conséquente) : elle affirme et veut promouvoir une modernité proprement africaine.  Modernité(s) africaine(s). Non pas copier le Nord mais croire aux et développer les ressources créatives du Sud. Dans la construction, dans la décoration, les textiles, l’aménagement des lieux de vie, l’art, l’artisanat, les cultures, dans l’art de vivre, en fait, d’échanger avec l’autre. Prolonger des traditions spécifiques revalorisées… 

Il est avisé aujourd’hui de douter de tout et, en particulier, des bonnes volontés, mais quand Faezeh m’a glissé à l’oreille : « Enfin un discours… Eh bien, après avoir entendu cela, j’ai plus de courage. », je ressentais la même chose… 

MaYaK : repérer des forces vives dans nos sociétés, pour vivre résolument dans le Tout, le Beau et le Bon, comme disait Goethe. Pour s’autodéterminer, pour moins dépendre d’un système qui joue de nos désirs. En janvier/février, voyage d’étude au Burkina dans le même but, pour repérer des initiatives qui vont dans ce sens et qui entrent en dialogue avec des villages qui ont conservé, plus que nous, leurs traditions. La source et sa transformation, l’équilibre local, Permanent culture, permanent agriculture au Mali, au Burkina … Et partout… Modernité burkinabè… Il y a à échanger… Et à changer les perspectives…  C’était donc important de rencontrer Aminata Traoré. Comme de lire Fatema Mernissi ou Serge Latouche ou Jean Ziegler ou Pierre Gevaert ou Pierre Rabhi ou Joseph Ki-Zerbo ou Bernard Lédéa Ouédraogo… 

Hugues Robaye 

Aminata Traoré, Le viol de l’imaginaire et L’Afrique humiliée, Paris, Hachette (Pluriel). Un extrait de la conférence: les questions (à télécharger) : http://dl.dropbox.com/u/6642953/Aminata%20Traor%C3%A9%2017%20novembre%202011%202.MP3




Quand les Évolués reconnaissent bien volontiers les mérites des Villageois

18112011

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Les « Évolués », ce sont donc les Africains qui ont adopté l’éducation des Blancs ; on les appelle de façon plus moderne, aujourd’hui, les « bounty » ou « les noix de coco », noirs à l’extérieur, blancs en dedans… Phénomène analogue en Asie ; on parle alors de « bananes ». Pour les Nègres blancs (évolués) dans mon genre, il faut se gratter pour trouver une métaphore appropriée ; une espèce de mille-feuille avec farines blanches et complètes qui se succéderaient ? On devrait sans doute tous réfléchir à nos couches d’acculturations… 

Sociologue marocaine vivant à Casablanca, Fatema Mernissi se rend dans des villages berbères du Haut-Atlas. Elle fait une enquête sur des ONG animées par d’anciens immigrés revenus au village et qui travaillent, en dialogue avec les populations, à rendre meilleures leurs conditions de vie. Puits, électricité, mise en valeur de l’industrie et de l’artisanat locaux, gestion participative des nouveaux équipements, dialogue avec les autorités qui jusqu’alors avaient négligé ces villageois berbères, etc. Good work !, se serait exclamé Ernst Friedrich Schumacher… 

Avec humour et modestie, la sociologue des villes se rend compte combien elle dépend, comme vous et moi, de l’État pour tout approvisionnement et comment ces populations des champs se débrouillent sans l’État et parviennent même à se fédérer… Il faut dire que l’un des animateurs de ces ONG est anthropologue. Et Fatema Mernissi d’insister sur le fait qu’il est important que des intellectuels (de terrain) jouent ce rôle aujourd’hui : retourner aux champs, non pas  pour prendre la place des paysans (quoique, un peu de contact avec la terre…), mais pour apporter leur savoir-faire d’Évolués, qui se déploierait dans de la recherche-action : dialoguer, évaluer les forces en présence, les volontés, les désirs, les difficultés liées à des fixations archaïques, penser une action, y participer, savoir la critiquer pour l’améliorer. La mettre en valeur par des media. Communiquer. Jouer diplomatiquement le rôle d’intermédiaire avec les autorités. 

Et même conserver, puisque la sociologue en appelle aux réalisateurs, à la télé, pour filmer ces campagnes métamorphosées, cette actualité d’espoir et aux concepteurs d’écomusée pour transmettre aux générations des traditions et savoir-faire (et ces villageois ont aussi à nous apprendre, dans nos échanges, des formes de solidarité, d’entraide et de don…), qui sont toujours bien vivants et bien utiles et apportent certainement aussi des réponses à l’impasse du méprisant modèle de développement occidental, basé sur des produits pétroliers en voie de disparition… 

Réponses rurales qui  entrent en résonance avec des formes de vie progressistes chez nous, comme la permaculture, la simplicité volontaire, l’engagement écologique… Nègres blancs, Nègres noirs, même combat… 

Une dernière dimension que Fatema Mernissi met bien en évidence : la confiance : celle que le jeune chômeur marocain surdiplômé retrouve en se mettant au service de son village natal, confiance en lui, en ses capacités, confiance des autres. La confiance, le moteur des économies vernaculaires, de ces économies de « sobriété heureuse », selon l’expression de Pierre Rabhi

De ces économies de réseaux, de proximité, de technologie intermédiaire (E. F. Schumacher)… 

Petit livre drôle, discret, exigeant, pacifiquement révolutionnaire qui en dit profond sur la vie possible, entre Sud et Nord. Je me dis toujours, il y a tant de livres ; ici, la description précise, empathique, critique d’une tentative de vie où traditions et modernités veulent s’associer. Un « projet merveilleux », comme l’appellerait DH Lawrence : qui pousse l’homme hors de lui, pour une plus dense et subtile, respectueuse et inventive insertion cosmique. 

Hugues Robaye 

 

Fatema Mernissi, ONG rurales du Haut-Atlas : les Aït-Débrouilles, Rabat/Casablanca, Marsam, 2003. 

Ernst Friedrich Schumacher, Small is beautiful : une société à la mesure de l’homme, Paris, Seuil, (Point), 1979. 

Good work, Paris, Seuil, 1980.