Wolof, picard, même combat ?!

5112009

C’était un jeudi soir à la Maison du Livre de Saint-Gilles (Bruxelles). J’écoutais l’écrivain du Sénégal, Boubacar Boris Diop interrogé sur son dernier roman, Les petits de la guenon, paru chez Philippe Rey cette année. Une partie de la conversation abordait à la question du wolof. Boubacar Diop écrit (aussi) en wolof. Il parlait de l’importance d’écrire dans cette langue majoritaire au Sénégal. Il disait sourire quand on lui demandait, mais quand allez-vous traduire votre livre en français ? (dans une vraie langue, ajoutait-il malicieusement). Il parlait du monde de la langue wolof, si différent de celui de la langue française, qu’il n’y avait à proprement parler pas de traduction qui tienne. Une syntaxe si différente, un espace sonore aux autres résonances… Il parlait par ailleurs de la langue particulière qu’a chaque écrivain. Poursuivait sur la nécessité de cultiver cette langue wolof, attachée à l’histoire, à l’identité, à l’intimité des Sénégalais. Il disait avoir animé un atelier de wolof à Bordeaux où il avait fait découvrir à de jeunes immigrés sénégalais leur langue maternelle. Étrange d’écrire en français au Sénégal, langue que l’on n’entend pas dans la rue. Écrire dans une langue que l’on n’entend pas ! s’étonnait-il…

Je repensais aux rencontres passées avec Lyonel Trouillot, l’écrivain haïtien ou In Koli Jean Bofane (l’écrivain congolais) où j’avais senti le même engagement de l’écrivain face à une société dont le développement propre a été perturbé mais qui est restée traditionnelle. On dirait que l’écrivain tente alors de reconstruire.

Je repensais à une rencontre avec Bruno Delmotte qui anime les ateliers de picard à la Maison de la Culture de Tournai. Il m’expliquait l’historique de ces ateliers. Leur création dans les années septante dans la foulée de mai 68, dans un souci de retour à de « vraies valeurs ». Les « cultureux » (ainsi appelait-on ceux qui s’intéressaient au picard tout en se démarquant du théâtre wallon) voulaient retrouver une identité régionale, une appartenance culturelle qui passait par (et dans) une langue charnue. Le picard qui avait été la langue de leur enfance dans les villages (années 50/60). « À cette époque on parlait encore picard dans les villages », me disait Bruno Delmotte qui évoquait une « Romania en dégradés ». De kilomètre en kilomètre, de légers glissements de langue…
 

La Romania, cette transformation continue, cette ébullition du latin « vulgaire » en contact avec des substrats, des apports infiniment divers ; une Romania riche de particularités, de mots et d’expressions savoureuses (des modulations du français « normé »). Oui creuser la particularité, disait Bruno Delmotte, penser mieux son identité pour être plus sensible aux particularités des autres et donc fonder une entente, un réseau sociaux plus subtiles. Approfondir la perception, la connaissance des choses, de la langue, des langues. L’intérêt pour le picard acquérait, à l’entendre, une dimension éthique. Prendre plaisir ensemble à partager des finesses et charmes d’expression…

Hugues Robaye 




In Koli Jean Bofane et les mathématiques congolaises

30032009

J’avais écouté notre ami Jean-Claude Kangomba interviewer In Koli Jean Bofane sur son roman Mathématiques congolaises (Actes Sud, 2008). C’était à la Foire du Livre le 9 mars passé. 

Alors… Un orphelin (ses parents ont disparu dans un massacre) se passionne pour les mathématiques qui lui permettent de cadrer sa vie aléatoire à Kinshasa. Appliquant tangentes, probabilités, statistiques et autre relativité à la vie de tous les jours ; incarnant cela dans un discours impressionnant, il est remarqué par le chef du bureau « Informations et Plan » qui l’engage aussitôt. Une belle carrière dans la manipulation des foules et de l’information s’ouvre à lui… Carrière qu’il quitte (à la fin du roman), dégoûté par les opérations sanguinaires dont il se rend complice. 

Le roman : une galerie de personnages travaillés dans les nuances. Le sergent tortionnaire en repentir (Bamba), le jeune ambitieux (Célio) qui doute et vit un amour rédempteur (avec Nana, la belle, ironique et douce), le prêtre père de substitution (Père Lolos), le haut fonctionnaire sans scrupules (Tshilombo) mais culpabilisé par sa superbe garce de femme (Odia), le sorcier répugnant et clairvoyant (Mbuta Luidi), le peuple débrouillard de Kin  (des aînés (Vieux Isemanga, Mère Bokeke), aux plus jeunes (Gaucher-Dona)). Et un personnage qui hante le livre du début à la fin : la faim (les pauvres mangent un jour sur deux à Kinshasa). 

Ces milieux et ces destins individuels se croisent et ces croisements rythment et relancent très bien le roman, tandis que les personnages gagnent en profondeur. Et puis, il y a la langue de Jean Bofane : familière par moment ; ailleurs, une langue qui dit avec une finesse sensible émouvante le rapprochement solaire (on dirait du Lawrence) des corps, ou la mort aussi, comme celle, lente, approchée de l’intérieur du corps, par les sens, la mort de Bip (suspens)… 

C’est Kinshasa dans toute sa complexité qui apparaît. 

Xavier Vanandruel, qui a enseigné les math au Congo, interrogerait bientôt In Koli Jean Bofane qui les a revisitées dans son livre… N’est-ce pas, Xavier ?!

Et, comme une réponse à l’indétermination mayaque :

jeanbofanecont.jpg

Hugues Robaye







SEA POSITIVO |
CFDT CARREFOUR BASSENS |
Point de vue d'un simple ci... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | mémoires
| Ecole de Saint-Rabier
| injustice