Vivre!

2062011

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En 1970, le mathématicien Alexandre Grothendieck, qui vient de démissionner de l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques, fonde à Montréal le mouvement Survivre. Il est rejoint par d’autres mathématiciens prestigieux comme Claude Chevalley ou Pierre Samuel, et par de jeunes chercheurs comme Daniel Sibony ou Mireille Tabare.

Inspirée de Marcuse, la revue Survivre, revue du mouvement bien vite renommée Survivre… et Vivre!, dénonce la technocratie qu’est devenue la science en Occident et cherche des alternatives. Survivre veut « déplacer le centre de gravité de la recherche du laboratoire vers les champs, les étangs, les ateliers, les chantiers, les lits des malades »; ses membres s’engagent dans des communautés qui pratiquent l’agriculture biologique et apprivoisent les technologies douces.

A propos de la science devenue technocratie, Survivre écrivait qu’ »elle ne tolère de désirs et de vérités chez les gens qu’en référence à elle ». Aujourd’hui, quarante ans plus tard, l’emprise technocratique renforcée rend plus difficile encore l’engagement dans des alternatives. Un élément central est peut-être sa confiscation du temps.

 Que le courage de Grothendieck et ses compagnons nous soit aujourd’hui un exemple!

 Xavier Vanandruel

Ce billet est inspiré d’un article de Céline Pessis dans la revue Entropia n°10, pp. 124 et ss.




Habiter en poète

2062010

Hölderlin

« Territoires et décroissance »: c’était donc là le thème de la journée d’études, autour de la revue Entropia et de ses collaborateurs, à laquelle j’assistai voici quinze jours. Le matin, avant de prendre le train à la gare de Boitsfort, j’entendais à la radio le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, déclarer que la crise financière actuelle était la plus grave depuis la fin de la première guerre mondiale. Cette annonce semblait éclipser toutes les autres  préoccupations pour l’avenir. Pour les sympathisants de la décroissance, dont je suis, cet accent exclusif  sur les difficultés de la finance mondiale  est dérisoire, car l’épuisement de la terre est une crise autrement plus grave. Comment se fait-il, alors, qu’on n’en prenne pas la mesure? Je crois que c’est le géophysicien américain Marion King Hubbert, spécialiste de la fin des ressources pétrolières*, qui a donné la meilleure réponse: « Notre ignorance n’est pas aussi vaste que notre incapacité à prendre en compte ce que nous savons ». Ou encore, peut-être se souvient-on de la déclaration de Jacques Chirac, alors président français, au sommet de la terre de Johannesburg: « Notre  maison brûle et l’on regarde ailleurs » (mais que s’en est-il suivi?). 

A quoi bon répéter encore dans une journée d’étude les données factuelles sur l’épuisement de la terre, si les participants les connaissent, mais qu’ailleurs on ne veut pas les prendre au sérieux?  Des deux axes de la réflexion sur l’après de notre civilisation industrielle, celui de la nécessité et celui du souhaitable, il n’est pas étonnant alors que ce soit ce dernier qui ait ce jour-là suscité le plus d’intérêt, parfois l’enthousiasme. A propos de la manière d’habiter un territoire, furent  évoquées notamment des expériences scandinaves d’habitats groupés. Au fil des interventions se précisait la recherche d’un équilibre entre le besoin de liberté individuelle et le besoin  d’insertion dans une communauté. Thème déjà traité dans Entropia par le philosophe et anthropologue californien  Marcel Henaff, autour de Jean-Jacques Rousseau, dont il montre qu’un souci majeur était la juste distance entre soi et autrui ( à ce propos, c’est précisément le thème de solitude et société qui guidera la matière des deux  prochains numéros de MaYaK). Le rédacteur en chef d’Entropia, Jean-Claude Besson-Girard, évoquait, quant à lui, le poète allemand Hölderlin, pour inviter à habiter en poète sur cette  terre, ou René Char, le grand poète français de la Résistance. Car ce n’est pas de l’enflure que considérer qu’aujourd’hui l’horizon, pas si lointain, est aussi sombre qu’il avait pu l’être alors.

La poésie est l’affirmation de l’illimitation de la réalité en « temps de détresse »…Si elle est d’abord mode de vie non mutilée, il s’agit de retrouver le chemin d’une pulsion plus forte que celle de la mort. C’est recouvrer une capacité de résistance et  de création propre à notre espèce. Cette potentialité est la dimension poétique de l’habiter de l’être humain sur la terre…

Jean-Claude Besson-Girard

Xavier Vanandruel

* c’est lui qui a donné son nom au pic de Hubbert




Vies perdues

13042010

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Parmi les lectures qui bouleversent, jusqu’à parfois infléchir une vie, il en est qui provoquent d’abord un sentiment d’angoisse et de malaise. C’est ce sentiment-là que j’ai éprouvé à la lecture de l’essai Vies perdues du Polonais Zygmunt Bauman, le même sentiment  qui jadis m’était venu dans le musée consacré au sculpteur Wladislaw Hasior, à Zakopane. Les Polonais, peut-être plus encore que les Russes, savent exprimer une révolte métaphysique.

Ecrit dans le même style détaché, presque nonchalant, avec lequel la globalisation marchande transforme des êtres humains en rebut, l’ouvrage de Zygmunt Bauman commence par une évocation de Léonie, une des Villes invisibles d’Italo Calvino. A Léonie, les habitants ont tant la passion de la nouveauté que chaque jour ils envoient au rebut ce qui les avait séduits la veille. De la sorte, la ville finit par s’entourer d’une chaîne de montagnes de déchets indestructibles, vers  laquelle personne ne souhaite élever le regard. Comme Léonie, notre monde marchand relègue à ses frontières des déchets, avec toutefois, en plus de déchets matériels, aussi des déchets humains. Ceux-ci ne peuvent plus aujourd’hui espérer un recyclage car la globalisation marchande ne cesse de se délester de ses collaborateurs.  Et comme elle a déjà pénétré le monde entier, pas plus ne peuvent-ils être envoyés au loin, comme au temps des colonies ou des terres « vierges ». Il faut alors se résigner à leur présence improductive, et c’est le nouveau rôle de l’Etat de préserver de leur vue ou de leur odeur.

Bauman remarque que cette relégation, cette redondance déclarée d’une partie de la population s’accompagne de la disgrâce de l’éternité,  son héraut la culture et ses corrélats: la durée, l’engagement, l’oeuvre. D’après Max Scheler, cette disgrâce advint après le triomphe du divertissement, au sens pascalien, sur la conscience  de notre mortalité. Dans l’éternité, toute vie, même la plus modeste, avait un sens au moins potentiel; dans le monde liquide et éphémère d’aujourd’hui, au contraire, les formes évanouissantes du lien culturel ou social découvrent des vies nues et redondantes.

Zygmunt Bauman est aussi l’auteur d’une contribution à la livraison de printemps de la revue Entropia, revue d’étude théorique et politique de la décroissance.  Il y introduit trois personnages emblématiques. Dans la période pré-moderne règne le garde-chasse, dont le rôle est de préserver la nature, au besoin contre les braconniers ou les excès de la chasse. La période moderne voit la prévalence du jardinier, qui remodèle et humanise la nature selon ses vues. Mais dans la période postmoderne domine le chasseur: guettant ses proies, insoucieux de préserver un équilbre naturel, préoccupé seulement de la prochaine prise…

C’est à l’occasion de la sortie de ce numéro 8 d’Entropia, qu’est organisé un forum Territoires et décroissance  le 15 mai à Namur, avec trois tables rondes: 1) Subsister, protéger les biens communs 2) Habiter 3) Relocaliser

Zygmunt Bauman, Vies perdues, Rivages poche; revue Entropia, www.entropia-la-revue.org; forum Territoires et décroissances, www.grappebelgique.be

La photo en tête de ce billet a été prise en 2005 à Košice, lors des traditionnelles  »journées de la ville ». Košice fut, au Moyen Âge, un des foyers du développement européen. On voit sur la photo un (ou une?) SDF, tout pareil à ceux de chez nous, portant sur le dos cette inscription: « Aussi un travailleur slovaque est une personne humaine ».

Xavier Vanandruel







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