Cure de silence et de nuances. Éric Fourez & Baudouin Oosterlynck

13102015

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« L’art, c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » : Robert Filliou. Je m’en persuadais encore plus ce dimanche matin, dans la salle lumineuse d’Arrêt 59, en présence des grandes toiles blanches d’Éric Fourez & des objets expérimentaux de Baudouin Oosterlynck. « Salle d’expositions », espace de résonances, d’échanges vibratoires, espace de présence amplifiée, de présence dynamique – des forces nous atteignaient – des lignes (ou traits) de forces, aussi.

Ce jour-là – le 10 octobre – les deux artistes recevaient les visiteurs et participaient à un monde invisible de Thierry Génicot. Baudouin expliquait qu’il avait parcouru l’Europe à vélo à la recherche de lieux de silence total, où le corps physique sentant est livré à l’espace-temps, revit les origines de la présence, du sentir, et concentré, exorbité, perçoit les masses d’air et les sons des pressions atmosphériques qui le maintiennent à terre mais lui font aussi parcourir les airs. Cure de silence, cure comme soin attentif porté à un organe de la perception, à, sans doute, la plus subtile richesse dont nous disposons comme humain : les sens qui nous enracinent dans le ciel et la terre, dans une sobriété heureuse du désir : que vouloir de plus que de vivre cette présence extasiée ?

Une cure, je repense souvent à la montagne magique de Thomas Mann (où le personnage rend visite à un ami dans un sanatorium et finit par y rester) ; les montagnes magiques, les plages magiques, les ciels magiques, les carrés de prairie magique (un exemple donné par Éric Fourez : le réel devient hyper réel quand notre corps percevant se perd dans la contemplation d’un m² d’herbe, quand notre moi pesant s’oublie).

Baudouin emprisonne l’air dans des objets d’expériences reliés à nos oreilles par un stéthoscope. De la main, je presse une éprouvette close sur un objet en bois auquel sont reliées des languettes métalliques que mes ongles frôlent ; mon doigt peut tapoter une soucoupe qui précède les lamelles ; les vibrations se transmettent vers mes oreilles, concentrées par la masse d’air enclose dans l’éprouvette reliée à mes tympans par le stéthoscope. Je suis tout au son, un espace s’ouvre en moi que mon corps, mon contact créent. C’est intense, intime et large, nouveau, inattendu, il suffit de varier un peu le toucher des doigts et les vibrations infimes résonnent en moi autrement, ouvrent d’autres possibilités : la vie (vous l’aurez reconnue). Les vibrations, les sons nous occupent, comme un pays en paix devrait l’être…

Attention et concentration, extase matérielle, comme écrivait Le Clézio : Éric photographie les plages les dunes, l’estran et à partir de ces photos hyperréalistes et en en même temps minimalistes, il peint de très grandes toiles (au tissé extrêmement dense et qui donne l’impression d’une texture proche du sable ou de la poudreuse)  où sur fond « blanc », des traces apparaissent, celles laissées par la mer, chaque fois différentes selon notre position, chaque fois réorganisées par les marées. André Dhôtel écrivait que la meilleure façon de représenter un champignon, c’est l’aquarelle. Car un champignon, un désert, une dune ou une plage ne sont jamais les mêmes, changent de place, de couleur dans le moment, dans le temps, comme la vie. Il y a de quoi se sentir déplacé et vulnérable, et aimer ces présents pleins et fragiles. L’incessante mobilité des choses les plus ténues et modestes. Notre humilité bienveillante à y répondre.

Dans les très grandes toiles d’Éric, mon regard se projette se perd, ma vision est entièrement envahie par cette surface, mon corps y est comme absorbé ; mes yeux fascinés par le relief des traits de cette peinture minimaliste, hyperréaliste, un terme curieux pour ce que l’on voit, mais le peintre y tient : c’est bien là la réalité profonde, dynamique de la plage ; sa trame (et pas les chromos de vacances sursaturés!). Ramener les sens à l’origine et les laisser explorer cette espèce de chaosmos (un chaos qui s’ordonne constamment de façon éphémère) dont parle Kenneth White (Blanc…)

Faire voir la douceur des nuances de l’instant, faire entendre les vibrations infimes de l’air, c’est au fond, faire aimer la présence au monde et y ramener…

Baudouin disait que l’ « artiste » sentait quelque chose en lui qu’il devait faire sortir, sans trop savoir quoi, ni comment ; que ça venait et qu’il apprenait à se connaître à force de donner de nouvelles formes à cette nécessité. L’artiste changeait à mesure qu’il inventait, qu’il entrait en lui et en extrayait ces nécessités qu’il y sentait naître. Artiste dynamique, en gésine continuelle. Dans l’étonnement, la surprise, la crainte parfois qui se dissipait à écouter sa voix qui parlait dans ce micro de verre dont le bouchon de caoutchouc ne laissait pas passer les basses… Haute vie, haute mer, haute note !

Belle organisation d’Arrêt 59 ! Thierry Génicot interrogeait les deux artistes, aussi exigeants que modestes. Michel Voiturier les resituait dans l’histoire des arts tout en exprimant aussi leur singularité irréductible, leur démarche spécifique et les deux maîtres amicaux de s’interroger mutuellement sur l’origine de leur démarche : Éric, tu devrais raconter ton expérience du désert, des dunes, du regard, de l’égarement bénéfique, car les plages, au fond, c’est ce que tu y as retrouvé ?

Deux maîtres… On parle de « pères spirituels » ; oui, et les pères chromatiques ?

Hugues Robaye

« Par l’œil et par l’oreille » Éric Fourez & Baudouin Oosterlynck

Foyer culturel « Arrêt 59 », à Péruwelz (la ville la plus baroque de Belgique)

Du 27-9 au 8-11-2015 / www.arret59.be

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Un photographe dans le paysage : Jacques Vilet

21082011

pottere15aot2011jacquesvilet003ret1lr.jpg le photographe arrosé… Hum, pardon Jacques…

 « En faisant des photos dans la forêt de Soignes, vers les années 1983, je cherchais longuement à placer mon trépied de manière à pouvoir glisser le regard dans les interstices de lumière parmi les fûts de hêtres. De certains endroits précis, au centimètre près, on pouvait voir très loin, comme si la forêt s’entrouvrait. Un jour, j’ai eu le désir et l’audace de me rendre en terrain dégagé, en rase campagne pour voir ce qui se trouve au-delà de la forêt. Je savais que je n’aurais plus autour de moi, désormais, la protection des arbres. 

C’est ainsi que je me suis intéressé à la ligne d’horizon, lointaine, inaccessible et pourtant bien présente. Cette ligne d’horizon était pour moi la métaphore de l’au-delà. C’est pourquoi j’ai travaillé ensuite dans la région de l’Escaut, notamment dans son estuaire. Je savais que dans le lointain, même brumeux, se situait quelque part, l’autre rive. Quel réconfort ! L’horizon n’est pas vide. J’étais content, à ces moments-là, de n’être pas confronté au désert de l’océan. » 

Je lisais ces lignes de Jacques Vilet, hier, en regardant le paysage – la pénéplaine d’Ath – où il s’était placé le 15 août dernier, avec son escabelle, son trépied et son appareil à soufflets. 

Un photographe dans un paysage qui détermine à ses façons MaYaK. Dont les lumières, ses façons, infiniment changeantes, nourrissent MaYaK. Qui pourra dire un jour comment les paysages nous transforment ? 

Je lisais la conversation de Jacques Vilet avec Yvonne Resseler, publiée dans cette splendide collection d’entretiens des éditions Tandem. Je repensais à ce que Kenneth White avait souligné à propos de Mishima : ce dernier disait autant se révéler dans ses articles critiques que dans ses romans ou ses écrits autobiographiques. Cet entretien de Jacques Vilet se lisait comme une histoire intime de son regard, mais plutôt des échanges dynamiques d’un corps en contact avec différents milieux…

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Et en lisant les mots de Jacques Vilet, je retrouvais sa façon caractéristique de parler : lente, pondérée, constructrice, dans le moment, de longs développements à venir, prudente (dans le sens phronétique d’Aristote si je ne me trompe, soit cette « prudence » qui consiste à ajuster nos mots, notre corps, à une situation présente, singulière, qui ne se répétera donc jamais), car évidemment ouverte à l’inconnu, malicieuse aussi, ouvrant un horizon de pensée, de questions, sur le sens actuel – ou actualisé – de sa présence, parole détachée du moi pourtant, participant de quelque chose d’englobant, détachée du moi et donc revenant au silence, à un sourire plein de distance par rapport à soi, un sourire de connivence avec celui qui a la chance de cet échange (moi en l’occurrence, pendant la fête mayaque du 7 août, puis ce 15 août et toutes les fois précédentes)… Une attention très profonde à ce que la parole fait naître et je pensais, en réfléchissant à cela, au regard que je le vis porter sur « mon » paysage, en ce 15 août dernier. Parole et paysage.

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On ne sait pas vraiment ce qu’on photographie… on ne comprend pas sur le moment… des prises de vue restent dans la boite, on les découvre après… la révélation au sens photographique du terme, la chambre noire, révèle ce qui nous avait touché dans une prise de vue, et pas toujours ce qu’on pensait… d’année en année, on ressent de plus en plus précisément ce qui relie nos travaux différents… Jacques Vilet me disait des choses comme cela devant les plans du paysage qui se reposaient de nos visions attentives ; nous buvions du café et dégustions une tarte du Cayoteu (fête dans la ville de Lessines (voisine du siège social du GE !), Hainaut belge), en l’honneur des carriers locaux, les cayoteux… 

Être et temps… 

Depuis ce passage par la potterée, de Jacques Vilet, j’ai l’impression que le paysage est habité autrement, comme le jardin depuis la visite de Manu Hunt, l’arborisculpteur, ou comme la maison, depuis l’intervention de Roumi Detournay et de sa famille de bâtisseurs… Honorer les amitiés rayonnantes. C’est un peu chinois tout cela… 

Et puis – je viens de m’en rendre compte – un passage d’un roman d’Henri Thomas, Le promontoire, lu il y a bien longtemps mais toujours palpitant, s’agitait en moi tandis que j’écoutais Jacques Vilet : 

« Mais la vérité d’une conversation ne vient pas de l’exactitude des anecdotes ra­contées; elle est dans le mouvement, dans l’invention, dans l’amusement d’une parole qui peut faire apparaître bien des choses et même les plus vraies, détachées de la vie personnelle et projetées dans une réa­lité ouverte. Aussi, lorsque le pharmacien d’Anvers disait, le regard tourné vers les rochers du bout de la plage : 

« II y a là-bas des bains de Diane… », je crois qu’il livrait au hasard de la parole, en présence d’inconnus (car jusqu’alors nous ne l’avions vu qu’une fois, dans la cuisine de l’hôtel), une pensée, un souvenir, un désir, domi­nant, – un de ces secrets qui profitent d’un instant de langage ouvert pour surgir dans une sorte de lointain, d’où ils revien­dront sur celui qui a parlé. » 

Hugues Robaye

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