« Développement » ? Endogène(s) !

2102017

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Très « intéressante », cette participation au salon du livre africain, « Lire et écrire l’Afrique », à Marchienne-au-Pont (Charleroi, Belgique), le samedi 30 septembre 2017.

Il s’agissait pour le GE ! de repenser une table d’exposition où ses activités seraient focalisées sur les échanges poursuivis au Burkina Faso, où l’ensemble du travail (11 ans de recherches, déjà) recevrait cette perspective, cet éclairage, particulier, mais infini aussi.

« Intéressant », inter esse(re), « qui est en nous, parmi nous » comme un foyer qui rayonne… Voilà comment ce mot élimé peut retrouver du sens ? Peut-être…

La notion de « développement endogène » promue par le grand historien africain JOSEPH KI-ZERBO servait de fil conducteur à cette composition/installation de documents divers.

Chaque groupe, chaque individu, chaque nation se développe selon des nécessités qui lui sont propres. Il n’y a pas le développement ;il y a autant de développements que d’organismes individuels ou collectifs, vivants… Ce qui est passionnant, c’est d’observer ces développements, de les confronter, de les penser et de les poursuivre ! C’est du moins notre optique au GE ! Phare Papier/MaYaK.

Dans nos contacts avec le Burkina et au sein de nos « recherches écophiles » – recherches aimantes sur les lieux habités – qui vont pleinement dans cette direction, dans notre regard porté sur le Burkina ou sur la Belgique (en particulier sur Lessines), il s’agit d’observer ces « développements » singuliers et de mettre en relation ceux qui les incarnent : réseauter, disent mes camarades burkinabè.

Boulot passionnant – celui d’un « intellectuel », au sens Kenneth Whitien du terme – d’un humain qui compose, pense, intuitionne dans la société et avec les savoirs qu’il a reçus, de nouvelles formes, de nouvelles ententes, chaque fois retravaillées. Qui s’interroge sur les formes de sociétés ; d’être ensemble. Et qui tente, dans le cadre d’une recherche-action, de les promouvoir dans leurs singularités.

« Lire et écrire l’Afrique », c’était le thème du salon : la mini-expo imaginée pour l’occasion montrait des livres de recherches-actions de grands auteurs burkinabè ; des dépliants d’ONG et assoc qui promeuvent un développement endogène (dépliants plastifiés car précieux objets d’expo, révélateurs d’une façon de se présenter à l’autre), des manuscrits (l’un de Boubacar Sadou Ly sur la culture), des brochures dactylographiées (comme le catalogue des produits de « Phytofla », concoctés à partir de plantes médicinales par l’équipe du regretté Pando Zéphyrin Dakuyo) ; on pouvait aussi entendre les voix de ces promoteurs d’un développement choisi. Par ailleurs, la table montrait les échanges avec le village de Bendogo commencés en 2012 : peintures, photos, dessins d’enfants, documents de présentation de nos partenaires : APIL (Abdoulaye Ouédraogo) & l’association de notre ami permaculteur, Patigidsom Koalga ; enfin le court-métrage – « Villages en savane » – réalisé en collaboration avec les écoles, en un stage orchestré par François d’Assise Ouédraogo, était diffusé en continu.

La table partait de l’un des mandalas peuls que Boubacar Sadou Ly nous avait offerts et s’achevait par un autre de ces couvercles de calebasse que les femmes peules tissent, reproduisant intuitivement les rythmes du cosmos. La table restait sous le regard de ce grand universaliste fondateur de l’école de la sagesse sur dunes, à Dori, aux portes du Sahel ; le docteur Ly, soucieux que chaque développement endogène (qui se lit sur le corps de chacun de nous) entre harmonieusement, sans violence, en relation avec les autres… Un horizon…

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Michel Zongo : quand filmer change le monde : « La sirène de Faso Fani »

26092016

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« Faso Fani », c’était une grande usine de pagnes située à Koudougou au Burkina Faso et qui faisait la fierté d’une ville, d’une région, d’un pays. En 2001, elle est démantelée suite aux directives du PAS, programme d’ajustement structurel, que signe le Burkina Faso et qui exige la privatisation des entreprises d’état en vue du remboursement de la dette des pays africains. Pas de repreneurs privés, on ferme. La sirène de Faso Fani faisait rêver les enfants de Koudougou.

Originaire de Koudougou, Michel Zongo tourne en 2014 un documentaire consacré aux conséquences de cette fermeture, tout en retraçant l’histoire de l’usine et de la fabrication de ces tissus traditionnels de qualité qui s’exportaient bien en même temps qu’ils affirmaient l’identité des Burkinabè. Il rencontre d’anciens travailleurs, récolte leurs témoignages, retrouve des images d’archives – officielles ou tournées par les travailleurs eux-mêmes – des émissions radio couvrant la signature du PAS (et reflétant une confiance – qui a posteriori nous semble bien naïve – en les conséquences de ce traité-diktat).

Le dimanche 25 septembre, nous assistions à la projection du documentaire à la direction générale de la coopération, avenue Ki-Zerbo, dans la cadre du festival Consom’acteurs Burkina.

Les séquences du documentaires où l’on voit les anciens travailleurs énoncer leur chagrin, leurs regrets du temps béni de l’usine sont bien émouvantes. Mais dans les premières minutes du film, des séquences montrent un vieux tisserand à son métier construit par les forgerons de la ville. Et c’est en fait la question des modes de production qui s’esquisse déjà. Industriel ou artisanal ?

Je pense immanquablement à Joseph Ki-Zerbo qui répondait dans A quand l’Afrique, à l’historien René Holenstein : certes les Africains sont en retard d’industrialisation, mais l’industrialisation est-elle un passage obligé ? Je repense à EF Schumacher, le grand économiste anglo-saxon qui prônait une « technologie intermédiaire », des moyens de productions que le travailleur pourrait acquérir lui-même, ce qui lui assurerait une autonomie d’action (pas les machines perfectionnées de Faso Fani, construites dans un contexte de production portant l’obsolescence programmée…).

Et le documentaire bascule peu à peu. Michel Zongo investigue, filme les tisserands dans les cours de Koudougou. Une séquence-charnière : le réalisateur has a dream : et si on réunissait tous ces tisserands dans un lieu pour les filmer ? Ils sont une multitude ! : son interlocutrice qui tisse rit.

Mais le dream trouve des formes dans la réalité : et si on s’associait en coopérative pour produire mieux, suggère Zongo ? Les anciens travailleurs sont séduits par cette idée qui se concrétise peu à peu pendant le tournage.

Alors, chapeau bas! L’intérêt, l’attention, l’ amour du réalisateur pour le milieu qu’il explore transforme la réalité, donne en l’occurrence l’impulsion nécessaire à la création de cette coopérative qui fonctionne aujourd’hui. Un artiste transforme le réel en même temps qu’il est dans son processus de création…

Bien sûr, ces initiatives citoyennes ont du mal à naviguer. Au cours du débat qui suit la projection, Michel Zongo déplore qu’elles ne soient pas plus soutenues par les pouvoirs publics, encore faudrait-il que ceux-ci aient une vision (à l’instar de Thomas Sankara). Il déplore aussi que les jeunes universitaires burkinabè, économistes ou juristes qui se retrouvent souvent au chômage ou employés dans des tâches subalternes, ne s’intéressent pas à ces initiatives locales, originales et passionnantes qui auraient bien besoin d’un encadrement, notamment pour écouler avantageusement les créations de ces tisserands artistes qui inventent des modèles originaux de tissus selon leur inspiration du moment. Des intellectuels qui seraient au service des travailleurs, sur le modèle de leurs aînés : le pharmacien Pando Zéphirin Dakuyo, à Banfora, organisant la médecine traditionnelle, le sociologue Bernard Lédéa Ouédraogo, à Ouahigouya, les activités rurales ou le vétérinaire Boubacar Sadou Ly, à Dori, l’élevage. Organisant mais surtout valorisant, donnant sens, donnant vision…

Je ne puis m’empêcher de penser que ces questions concernent aussi le nord qui est à la recherche d’autres modèles de développement que le consumérisme productiviste meurtrier.

Michel Zongo a réalisé récemment un documentaire sur la dégradation des sols… Et en prépare un sur la culture du coton…

Hugues Robaye

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Un observatoire & des observateurs écophiles

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Le contenu d’un document de présentation du dernier projet mayaque :

L’association GE ! (Groupe Esthéthique !) est une assoc socio-culturelle : édition (MaYaK/Phare Papier), concerts, productions audiovisuelles (Muzifar records, TéléMaYaK), expositions, rencontres, échanges avec le Burkina Faso (BurkiMaYaK). Elle fête en 2015 ses dix ans d’existence et se dote d’un « observatoire écophile » qu’elle ajoute et intègre à son objet social.

Il s’agit de développer un certain type de recherche sur les espaces habités (oikos), villes et campagnes. Une recherche « aimante ».

Première activité : l’enregistrement de conversation avec des habitants au sujet du lieu où ils vivent et la mise en page de « carnets écophiles » contenant des extraits de ces dialogues assortis de réflexions (en fragments) sur la démarche même de cette recherche, enquête, investigation « aimante » (Jiddu Krishnamurti) qui nécessite une attention particulière, relâchée, sans but ni objectif précis ; constante. Retranscription de dialogues assorties d’autres réflexions encore, notamment sur les relations des vivants aux lieux qu’ils habitent. Mises en perspective des paroles retranscrites, ces textes en résonance seraient tirés d’auteurs provenant d’horizons variés : arts, sciences, sciences humaines, etc.

Chaque carnet évoque deux dialogues, associe deux paroles différentes sur un même lieu ; des fragments suggestifs sont associés. Une ville, un village se (re)constitueraient (?) à partir de ces paroles et de ces réflexions conjointes.

Entrer dans la peau d’un observateur écophile (et en sortir), être un promeneur patenté mais tenté par les beautés minimes des mondes qui l’entourent.

Les carnets écophiles seront illustrés. Un premier est en préparation.

Ils donneront lieu à des expositions montrant le cheminement et les résultats de la recherche, à des installations sonores, à des émissions radio…

Hugues Robaye




Jardins suspendus

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Je descends du train. Il fait déjà nuit et il bruine. J’essaie de m’orienter. Des passagers se dirigent vers la fin du convoi, d’autres remontent le quai direction locomotive. Je commence par suivre les premiers. La gare a disparu. J’aperçois les lumières de la place qui la bordait naguère, me retourne et cherche des yeux le container géant qui remplace maintenant l’ancienne gare ; il fait froid. Je dois donc rebrousser chemin. Je distingue enfin la passerelle de fer qui surplombe les voies. Je monte. Ça ne glisse pas ; le plancher métallique humide est percé de minuscules cratères antidérapants. J’arrive au baraquement SNCB – infraBEL mais sur piédestal – puis en redescends. En face de moi, le périphérique engouffre son trafic bruyant dans un tunnel aux néons. Sous mes pieds, un trottoir de ciment grossier : je longe une palissade ornée d’une banderole au graphisme dynamique et contemporain : « Mons 2015, capitale de la culture, c’est par ici » (des flèches). Les gens se pressent vers l’ancienne place de l’ancienne gare. Un homme me frôle ; il me semble qu’il y a bien des obstacles à la culture, c’est comme un labyrinthe et je me pose une question grave : comment accéder à la culture ? En voiture sans doute (avec le souci de trouver une place de parking). Je continue à divaguer : et en 2016, que deviendra la culture, sera-t-elle moins capitale ? Non, les villes et les campagnes resteront en permanence des hauts (ou modestes) lieux de culture. Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Je salue à ma droite les grues qui construisent la nouvelle gare pour Mons 2015, capitale de la culture (c’est par ici).

Labyrinthe fléché… Je repense à ces grands jeux au cœur de l’été, proposés aux citoyens d’ici : le labyrinthe de tournesols sur la grand place (Vincent Van Gogh a vécu et peint pas loin, mais pas ces fleurs-là, ici) et puis cette autre activité (vue sur RTL et qui occupait les rues de la Mons 2015 capitale de la culture, c’est ça) plus dans le genre d’un tableau de Magritte (ou de Serge Poliart) : il aurait montré un immense jeu de dominos, mais au lieu de représenter des pièces qui construisent un réseau, le peintre les aurait malicieusement placées à la verticale et la toile aurait fait voir l’impulsion donnée au premier domino gagner les autres s’écroulant à leur tour. Un truc dynamique qui aurait pu s’intituler : « Malaise dans la civilisation » ou prendre le titre d’un livre récent : « Comment tout peut s’effondrer. »

Je débouche enfin sur cette place sans gare, sans arrivée ni destination. La place de la culture dans nos vies : je me rappelle le penseur peul Boubacar Sadou Ly, rencontré au Burkina Faso en février passé : la culture est là sur les gens, lisible sur leur corps animé qui porte et révèle leurs expériences de vie, une culture qui rayonne à partir des corps, des rayonnements uniques, particuliers, que chacun nourrit, entretient… Je rêve, et pourtant… 

C’était aussi au cœur de l’été ; Florine m’avait parlé du « Jardin suspendu ».

Nous avions visité le lieu et depuis, il m’avait habité, et continue de le faire.

Le Jardin suspendu sur les remparts de Vauban, au-dessus de l’ancienne boulangerie militaire. Jardin suspendu, un rempart, cette fois, à ce qu’on peut appeler de façon très pratique le « consumérisme productiviste » : rempart non-violent. Un groupe de jeunes architectes (et bâtisseurs-bricoleurs) venus d’Europe (ConstructLab) a fait revivre et métamorphosé un jardin public oublié. La nature avait déjà commencé le travail, les arbres avaient proliféré et le collectif le continuait sans coupe sauvage.

Nous y étions : dans ce petit bois aux taches de lumière, résonnaient les coups de marteau, les rengaines de scie. Un parc village s’achevait : un réseau de sentiers reliait l’« île de la réunion », agora centrale en pleine lune et gradins de bois (spectacles, discussions de quartier, ateliers herbes médicinales, yoga…), au four à pain (et pizzas) ; aux jeux pour enfants ; aux ruches ; à un potager bio ; à une rangée de cabanes (logements légers, librairie d’échange, résidences d’artistes, brasserie). Des toilettes sèches un peu plus loin.

Sur mon chemin, je croise une pancarte qui me demande : « Tu sais pourquoi tu es ici ? ». Ici et même ailleurs, pourquoi ? Ici ? Je songe au Burkina, à l’espace public africain, informel et au nôtre si cadenassé (aux habitats légers, sobres et heureux, qui font peur…). Ici, sur ce piédestal en pierre de taille, tout était revisité, inventé, réinventé, repris comme depuis le début des temps, par un groupe de jeunes supervivants (mot de Chesterton). 

Une ville en miniature, un « Mons invisible », selon l’appellation que ce groupe de joyeux innovateurs avait empruntée à Italo Calvino : « Nous nous approchons peut-être d’un moment de crise de la vie urbaine et les Villes Invisibles sont un rêve qui naît au cœur des villes invivables. » Ce rêve prenait réalité et formes ici. Et je me mettais à en faire un autre : que ce qu’on appelle nos « politiques » aient un jour, enfin, eux aussi, un projet de société, de vie en commun, de partage, qui nous enthousiasmerait, aussi subtil, pensé, vivant, habité, drôle, que celui-ci (et m’apparaissait un « premier ministre » en visite dans ces jardins suspendus, curieux des formes de vie autonomes que les citoyens qu’il représente et de qui il se soucie du bonheur, mettent en œuvre). 

Chef mayaque (en uniforme de carabinier : le Jardin entre aujourd’hui en hibernation, mais rouvrira au printemps…)

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Les caméléons de Sem Nana

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caméléon de Sem blog un caméléon de Sem Nana à la Potterée, LY et les mandalas, 10 avril 2015.

« Il faut enregistrer à l’allure du caméléon. »

Bobo Dioulasso, février 2012, le bassiste Issouf Dramé m’énonce ce principe, en nous guidant lentement vers la cour du chanteur Victor Démé.

Janvier 2015, début de séjour au Burkina, je retrouve mes repères comme le maquis jardin Talata, à Ouagadougou, en face du SIAO. « Bonne arrivée ! » me lance le parkère (celui qui garde les motos), d’une voix des plus chaleureuses : c’est mon ami Sem Nana, le danseur balaphoniste qui jouait du djembé un an auparavant avec Madi Nikiema, à la Fête de l’Arbre, à Bendogo. Souriantes retrouvailles… Et je lui fais porter une Brakina en son lieu de travail… Quand je ressors et enfourche mon vélo-panier noir (un « coconut » chinois, france-au-revoir (d’occase)), Sem me tend un sachet noir : « Cadeau pour toi. » Un grand vélo et trois caméléons en fil de fer. « Je fais ça, et aussi des porte-bougies. » Je connais peu Sem, mais je sais qu’il a été un frère pour moi, en une circonstance difficile, et le sera toujours.

Maintenant, un des petits caméléons habite une poche de mon sac GAFREH (Groupe d’actions des femmes pour la relance économique du Houet), tissé de sachets en plastique noir et fils coton. Parfois, je lui fais voir les lumières du jour et le dépose sur les tables des maquis bienveillants qui nous offrent de bienheureuses haltes et où Jiddu me parle tandis que moi, je souligne ses propos : « Il faut être seul, mais cet état n’est pas un isolement. Il implique un affranchissement du monde de l’avidité, de la haine et de la violence, avec ses subtilités, sa douloureuse solitude et son désespoir. Être seul, c’est être un étranger qui n’appartient à aucune religion, nation ou croyance, à aucun dogme. Être seul est l’état d’une innocence qui peut vivre dans le monde, avec toutes ses confusions, et pourtant ne pas y appartenir. Elle ne porte aucun revêtement particulier. La floraison du bien n’a lieu le long d’aucun sentier, car il n’y a pas de sentier qui mène à la vérité. »

Oui, Jiddu ; je regarde alors mon fétiche animal, amical et ses yeux en spirale m’hypnotisent : il faut « réseauter » à mon allure ; lentement étendre ton action en cercles concentriques (tu sais, comme les mandalas  tissés par ces femmes peules analphabètes, que LY t’a donnés), mesurant d’un pas lent, léger et prudent – la prudence : une réaction adaptée à ce qui apparaît, formé et réformé par notre intuition continue – la solidité, les résistances des terrains ; en t’assimilant lentement les couleurs et les tonalités des milieux… Et n’aie pas peur de répéter la lenteur !

avec Sem Sem accroupi, Madi, debout, Alphonsine Ouédraogo et le percussionniste, à la fête de l’arbre, Bendogo, février 2014.

Hugues Robaye 




Que fais-tu au juste au Burkina ? (2)

8042015

boubacar blog2 Dori, 17 février 2015, propos de Boubacar LY.

Suite : Venons-en à longer l’abîme (tout relatif !).

« Que fais-je au juste au Burkina ? »

D’abord, sais-je « au juste » ce que je fais ? Tout au plus, des réponses en rhizomes s’élaborent en moi. Par ailleurs, je ne sens pas vraiment que le « je » « fait » quelque chose dans ces histoires expansives, ondulatoires d’amitiés, de réseaux. Les termes de la question de départ se dissolvent, même ce nom de pays est pulvérisé par les 65 ethnies sans frontières du « Burkina », par tous les petits villages, microcosmes de brousse.

« Je » ? Le corps sensible, animé, qui existe est touché par des expériences vitales, ça c’est indéniable.

Certes, je réfléchis à des projets… Mais. « Je » reste dans l’inconnu (à la rigueur). La rigueur frontale et englobante de l’inconnu… J’ai pris l’habitude de commencer par dire à mon interlocuteur africain : « Je ne comprends rien ici, mais des lumières apparaissent, des éclats que j’essaie d’assembler, d’assimiler (dans le sens alimentaire, où des nutriments s’intègrent au corps percevant)… Il y a de tels fossés de cultures, entre Blancs et Noirs, entre villageois et gens des villes, celles du nord comme celles du sud, tant de projections de part et d’autres, comment savoir ce que ressent ou pense l’autre ? Et en particulier quand nous allons au village. Il faudrait rester longtemps en brousse, y habiter, apprendre la langue, vivre simplement, se laisser apprivoiser, que l’étrangeté du blanc se fonde un peu dans le paysage.

« Faire au juste » ? Résonne en moi le proverbe peul que cite Amadou Hampaté Bâ : « Quand une chèvre est présente, il ne faut pas bêler à sa place. » Nous voilà avertis. Traduisons : le rôle de Burkimayak serait de déplacer des chèvres ! De les faire bêler ensemble à un monde voulu meilleur… Et puis, des chèvres de races différentes ont le droit de se croiser sur le chemin, de se côtoyer, non ? Les chèvres se rencontrent-elles facilement sur les terres non-clôturées du Burkina, où elles vaguent en liberté ? Rassembler des chèvres, voilà une tâche utile, peut-être, d’autant que les loups (chinois ou occidentaux) rôdent. 

Du fond de l’abyme, cet écho : la réponse tranchante de René Dumont à une question qu’on lui posait souvent : « Que peut-on faire pour eux [les Africains] ? Leur fiche la paix. » Le mot « faire », à nouveau. La réponse de l’agronome vise-t-elle les  intentions charitables sous-jacentes à cette question (que peut-on faire pour ces pauvres gens?) ? Ou plus largement, la question de l’intervention du Blanc en Afrique, car lui, après tout, intervenait, menait des projets…

Faire, avoir des projets… Nouvel écho insistant, le dialogue constituant que mène en moi depuis plus de six mois Jiddu Krishnamurti – ce penseur radical qui refuse toute autorité. Jiddu me rappelle constamment la place secondaire des projets à court ou long terme et ramène mon corps percevant au présent intégral. Être dans la société (où s’élaborent les projets) mais surtout en dehors. Mais cet écart, ce recul, font advenir d’autres relations au monde, aux vivants, sans promotion du moi, sans violence : que cette priorité du présent dense, fort, infini guide notre attitude au sein des projets auxquels nous participons. Faire : comme les ondes du caillou dans l’eau. Des projets souples, dynamiques, changeants…

Autre étrangeté : au fond, je ne reviens jamais vraiment du Burkina. Quand je rentre en Belgique, le contraste me rend de plus en plus sensible l’effroyable de la « société capitaliste de pointe » consumériste-productiviste, arrogante et violente, sur fond d’acquis (bien sûr menacés) sociaux extraordinaires (qui résultent de façon ambiguë de l’industrialisation brutale qui sous-tend ce consumérisme productiviste)… Les « horreurs économiques » : jeunes et moins jeunes « sur le marché de l’emploi », dépressionnaires à la chaîne : 20 lettres de demande de « job » (un terme volontiers employé par les hommes politiques flamands) ; une réponse, négative… Les battants et les abattus. Le marché abattoir de l’ « emploi » (être employé, utilisé, aliéné). « Créer de l’emploi », préoccupation dite majeure, alors que depuis 50 ans, des chercheurs appellent à une réflexion sur le sens du travail, puisque la technologie et les machines automatisées diminuent inéluctablement les besoins en « main d’œuvre ». Or les gens de pouvoir en sont à culpabiliser les citoyens… parce qu’ils n’ont pas de travail à leur donner… (et qu’ils ne sentent même pas qu’ils doivent encourager celui qu’ils veulent donner, celui qu’ils ressentent en eux comme nécessaire à la société dans laquelle ils vivent)… DH Lawrence fait cette différence entre le « labour » et le « work », travail qui se développe nécessairement et spontanément à partir de la force spécifique que chacun a en lui et qu’il se doit de donner au monde.

Je reviens donc de ce lointain, du Burkina avec des énergies choisies – distinguée par mon regard neuf d’étranger – qui circulent en moi. Un pays africain à l’organisation encore informelle, peu réglementée, la débrouille généralisée, les microéconomies de village à l’autosuffisance fragile ; la chaleur, le soleil, l’Harmattan ; les terroirs que les villageois connaissent encore bien, les « chemins rouges » (pistes en terre), la brousse qui enserre et fait vite oublier les villes qui ne sont qu’agglomérats fantaisistes ; l’indolence ; les hangars où l’on palabre ; l’artisanat généralisé, les savoir-faire et vivre émanant de traditions ; les corps sans graisse, droits, sains, souriants ; des recherches-actions audacieuses, des pensées pragmatiques et programmatiques inventives (comme celle de Boubacar Ly) qui se greffent sur ce substrat : des expériences qui m’incitent à approfondir ces échanges entre chèvres de races différentes…

Je reviens du Burkina et un patron des chemins de fer belge qui coûte cher déclare dans un entretien que l’usager des trains (celui qui l’honore en faisant appel aux services des employés qu’il « gère ») coûte 6900 euros par an et rapporte 3000 euros ; un premier ministre fédéral demande à des prépensionnés (qui ont donc choisi de ne plus travailler pour se reposer légitimement et aussi pour céder « la place » à des plus jeunes moins coûteux, comme on leur suggérait avant) de s’offrir à nouveau sur le marché de l’emploi et de ne pas quitter le territoire au cas où ils seraient appelés au front du travail ; cela pour soulager l’office des pensions. « Pensée », logique effroyables.

Je reviens cette année avec quelques œuvres inédites d’un sage burkinabè – Boubacar Ly. L’une d’elles : De la politique : l’homme politique : un « prestataire de service » (expression reprise avec facétie) qui doit sentir le « rêve » d’une communauté, aider cette communauté à exprimer son aspiration profonde et à la situer dans un ensemble. Doit lui montrer des voies de réalisation possibles pour ce rêve collectif… Le politique doit être sage, avoir de la hauteur, ne pas exercer de pouvoir, ne pas s’enrichir, ne pas avoir de programme mais appuyer les volontés profondes d’un groupe et celles de ses membres, car chacun a un rôle à jouer dans l’ordre cosmique qui oriente la politique humaine, lui donne sens et horizon. Boubacar Ly est une personnalité respectée, souvent interrogée par les médias burkinabè pour ses vues au-dessus de la mêlée. Nous l’avons rencontré longuement aux portes du Sahel, à Dori, dans son « école de la sagesse sur dune, entrée espérée »… La question était donc : « Que peut-on faire pour les aider ? » ?

Au Burkina, je rencontre des personnes qui vivent, travaillent, aiment, ont des enfants, des Vieux, sont dans la Nature, le temps, la mort, entre peines et joies… Des humains (comme nous). Que peut-on faire pour s’aider ? Échanger nos solutions respectives, nos inquiétudes, nos mécontentements par rapport à certaines logiques contemporaines. Rester « dans l’interrogation et le doute, dans une ardente investigation » (des termes de Jiddu Krishnamurti)…

Dans ce classique des années septante – « La pauvreté, richesse des nations » –, le Béninois Albert Tévoédjré montre que les traditions africaines ont un autre rapport au monde matériel, à la propriété et à l’opulence. Cette pauvreté, richesse des nations, elle est à rapprocher de la « sobriété heureuse » préconisée par Pierre Rabhi… Nous cherchons d’autres façons de vivre. Comment simplifier cette complication infinie de la société productiviste et consumériste ? Nous dépendons  tous d’une chaîne de production et de distribution d’une complexité inimaginable, sur laquelle repose une conception du travail infiniment fragmenté. Et cette technologie fascinante qui nous emprisonne ? Et chacun a peur de perdre sa minuscule parcelle de sécurité et de « pouvoir d’achat »… Et puis, il y a les crédits qui nous enchaînent. La Nature se meurt… Comment sortir de cela ? Ou être dedans par nécessité et défaut, tout en étant au dehors… Les sociétés africaines offrent leurs réponses à cette recherche.

Je vais là-bas à la rencontre d’Habitants Chercheurs, de Porteurs d’Espoir, d’Africains qui pensent l’essence de leur société et aimerait la développer sur cette base, conscient que cela peut constituer un modèle alternatif de développement chez eux et chez nous, « intégré » (selon une notion de Jiddu), cosmique, respectueux de la Nature et des autres.

« Porteurs d’espoir » : quand je reviens du Burkina, je me demande quel avenir se profile pour ceux qui commence à travailler, quelle perspective, quel rêve de société comme dirait Boubacar Ly ; je repense au grand économiste de terrain, EF Schumacher qui déplorait que la rentabilité s’imposât comme seul critère de départ des activités dans la société d’aujourd’hui. Quand je rentre, j’ai l’impression qu’on me recrute de force dans un mauvais, mensonger et angoissant psychodrame de crise et de croissance économique. Mais j’ai déjà 28 ans de « carrière » derrière moi et ce bonheur intuitif et sûr d’avoir un travail à faire, qui s’impose en moi, quelles que soient les conditions sociopolitiques : mes prérogatives de chef mayaque insaisissable (où sont les smileys…) ; j’ai beaucoup de chance, donc, et je me sens profondément triste et en révolte devant tous ces mensonges qui polluent les jeunes, et qui sont encouragés par des individus censés nous représenter. Dès lors, ne faut-il pas chercher et répertorier de façon systématique des voies d’ouverture, de nouvelles respirations, de meilleurs exemples, des Porteurs d’Espoir, ici et ailleurs, et confronter nos inquiétudes inventives et créatrices, nos beaux bêlements ?

Hugues Robaye




Que fais-tu au juste au Burkina ? (1)

8042015

boubacar blog Boubacar LY, Dori, le 17 février 2015.

Parfois des personnes me demandent « ce que je fais au juste au Burkina ». Cette question – pourtant simple – m’apparaît au bout d’un moment complexe et abyssale. Je peux y répondre de façon technique mais elle a des implications insoupçonnées, beaucoup plus profondes.

D’abord la réponse technique.

Nous développons en parallèle deux activités.

À chaque voyage, nous menons une enquête sur le développement endogène au Burkina Faso, nous rencontrons des personnes qui incarnent ce mode de développement reposant sur les cultures africaines et partant d’elles. Nous interrogeons des artistes, des chercheurs, des bâtisseurs, des agronomes, des hommes politiques, des artisans, etc. Nous enregistrons les entretiens. Souvent ces personnes qui ont une activité particulière aiment à se situer dans les équilibres sociaux de leur pays, ce qui donne à leur travail une perspective plus large…

Concomitamment et depuis le premier voyage en 2012, nous entretenons des relations avec un village au nord de Ouagadougou – Bendogo – et organisons, stimulons différentes choses. Nous, c’est le noyau de « Burkimayak » (Amina Yanogo, Catherine Demey, Valérie Detry, Nafissatou Ouédraogo, Éric Kabré, Jean-Claude Kangomba, Patigidsom Koalga, François d’Assise Ouédraogo, Alexandre Tapsoba). Burkimayak, un département, si je puis dire, du GE !: l’association « Groupe Esthéthique ! » qui édite notamment la revue-livre annuelle MaYaK (bien connue de tous). Dans ce travail de terrain, nous souhaitons comprendre et échanger sur les microsocioéconomies villageoises qui sont encore bien vivaces quoique menacées et qui nous paraissent présenter des analogies avec certains mouvements du Nord : permaculture, agroécologie, simplicité volontaire, décroissance, antiproductivisme, renouveau rural, etc. Une analogie accidentelle, puisque nous constatons que les villageois, la plupart du temps, rêvent d’une « société capitaliste de pointe », selon l’expression tragi-comique d’Haruki Murakami. Mais nous allons toujours au village en compagnie de Burkinabè qui souhaitent autre chose, des artistes ou des chercheurs qui ont au fond d’eux un village rêvé qui tient beaucoup plus du village dont nous rêvons ici, au Nord… Pour désigner ce genre de rencontre, d’échange, j’emploie l’expression prudente, sans engagement exagéré, de « coopération relationnelle » ; nous œuvrons ensemble à quelque chose au sein de relations (amicales), de réseaux qu’on voudrait approfondir…

Ainsi, cette année, nous avons initié un jardin-pépinière agroécologique dans la double école primaire. Sous la direction de Patigidsom Koalga qui a déjà encouragé 22 créations de ce type. Patigidsom est travailleur social (il s’occupe des enfants des rues) et permaculteur ; anime une association dans son village natal où il œuvre au « rayonnement endogène », selon une autre expression burkimayaque. Nous sommes vraiment sur la même longueur d’ondes pour ce qui est de cette intervention au village. Le jardin-pépinière : fournir des légumes à la cantine scolaire, vendre le surplus, procurer  des revenus à l’école ; expérimenter ce laboratoire socio-économique qu’est un jardin (potager) pépinière : organiser le travail, essayer des techniques de culture, de nouveaux légumes, cuisiner cela, vendre, sensibiliser à l’agroécologie, produire avec les enfants des documents pédagogiques, par exemple calendrier des semis ou document sur les vertus des légumes et arbres implantés là ou recettes de cuisine…

Parallèlement – deuxième initiative cette année –, nous avons complété la bibliothèque rurale commencée l’année passée et trouvé à Ouagadougou des partenaires dynamiques (comme on dit) pour la mettre en valeur : Ousseni Nikiema (écrivain, conteur, libraire et bibliothécaire) et Eric Kabré (dessinateur et informaticien)… Des livres en français et en langues nationales (mooré et dioula) autour de questions pratiques de culture, d’élevage et d’économie rurale.

Ces deux activités ont été rendues possibles grâce à la générosité d’un mécène privé, le bureau d’expertises comptables Yves Dekegeleer (Mouscron). Les deux années précédentes, c’était la Députation permanente du Hainaut Occidental (Serge Hustache, chargé des relations internationales) qui avait soutenu nos initiatives.

En 2012, nous faisons connaissance avec les associations du village. Nous nous y rendons à deux reprises et lors de notre deuxième rencontre, en fin de voyage, j’évoquais des initiatives que nous avions rencontrées par le Burkina et qui offraient des solutions aux difficultés évoquées par les villageois lors de notre première réunion.

La deuxième année (en 2013), nous organisions un atelier dessin / photo / cinéma avec les enfants du primaire et secondaire, aboutissant au tournage et montage de « Villages en savane », un court métrage de 11 minutes qui présente Bendogo. Le village – par ses enfants (et de plus grands) – portait un regard sur lui-même, en réaction à des mots que j’avais pointé et qui me semblaient représenter à mes yeux blancs un village en savane… Le court métrage est visible sur youtube ainsi que sur ce blog (http://mayak.unblog.fr).

L’année suivante, Valérie Detry – animatrice et clown relationnel – orchestre un échange de lettres entre deux classes primaires de Liège et une de Bendogo. Elle vient au Burkina en janvier 2014 et anime un atelier de conte, dessin, danse et musique (thème : l’arbre) avec la classe de Bendogo et trois danseurs professionnels accompagnés de leur percussionniste. Cela donne lieu à une fête au village où nous montrons une expo réalisée à partir de dessins et photos faits pour le tournage du court ainsi que d’autres documents illustrant les résultats de nos recherches sur le développement endogène. Démonstration de fours solaires, plantation de moringa (l’arbre du paradis dont les feuilles fournissent une farine aux propriétés nutritives exceptionnelles) ; plantation d’arbres – notamment un caïlcédrat offert par Yacouba Sawadogo « l’homme qui fit reculer le désert », célèbre agroécologiste local, sono et concert de Madi Nikiema : le programme de la fête est varié…

Cette même année, nous suscitons la rencontre entre les associations de cultivateurs/éleveurs locales et des acteurs de l’association internationale DIOBASS qui promeut la recherche paysanne et l’autonomie des villages. Résulte de ces échanges un relevé des difficultés rencontrées dans l’élevage et les cultures et un scénario de plan d’actions (selon la méthode DIOBASS explicitée dans École aux champs de Hugues Dupriez) sur deux ans est imaginé (en cours)).

Ces trois premières années d’échanges ont été détaillées dans un album textes-images : Histoire d’amitiés, Histoire de réseaux (collection chantier-école, Phare Papier)…

Enfin, nous continuons à tourner. Avec François d’Assise Ouédraogo, Nous filmons des séquences destinées à un court ou moyen métrage qui s’intitulera « Rencontres » et montrera ces croisements de gens divers provoqués par une association du nord dans un village du sud avec en fond, une réflexion sur les échanges nord/sud…

Le travail expérimental au village, nous le combinons donc avec des recherches plus personnelles sur les ressources endogènes du pays. A cette fin, nous avons rencontré des personnalités comme – dans le désordre – Sylvain Korogo, Amidou Ganamé, Bernard Lédéa Ouédraogo, Patrick-Armand Pognon, Arnaud Chabanne, Madi Nikiema, Sem Baba, Esther Tarbangdo, Charlemagne Kaboré, Emmanuel Lalsomdé, Benjamin Nabi, Pierre Ouédraogo, Léandre Yaméogo, Ousséni Nikiema, Maurice Oudet, Camille Louvel, Abdramane Sow, Victor Démé, François d’Assise Ouédraogo, Moumouni Jupiter Sodré, Yvo Moussa, Abraham Abga, Lazare Sié Palé, Amadou Balaké, Yacouba Sawadogo, Sana Bob, Christian Legay, Pando Zéphyrin Dakuyo, Boubacar Ly, Marguerite Doannio, Monseigneur Compaoré, Séri Youlou, des chefs de village, des animateurs d’associations, des chercheurs, des artisans, des artistes, etc. Enregistrements à la clé, retranscriptions partielles et intégration de ces matières dans un carnet de voyage en cours de publication. Comme disait Jacques Faton, dans ce genre de voyage associatif, il faut avoir un objectif personnel dont la réalisation ne dépende que de soi.

Cette enquête sur le rayonnement endogène donne de la perspective au travail que nous effectuons au village, comme un horizon…

Par ailleurs, il est utile de mettre ces informations en réseau et d’ainsi rapprocher des initiatives porteuses d’espoir mais qui souvent ne se connaissent pas. Le travail de Burkimayak est d’information, de communication, de mise en réseau et de promotion de projets…

Voilà pour la réponse technique.

Venons-en à longer l’abîme (tout relatif !).




Le salut au soleil

26102014

Mahzad Rostami

Cette photo de Mahzad Rostami, jeune artiste iranienne,m’a semblé « iconic » pour prendre un mot anglais qui m’est resté en tête, je ne sais trop pourquoi, continue à résonner et à m’intriguer, à vouloir me dire quelque chose (employé pour présenter le chanteur anglais Morrissey au début d’un de ses concerts). Je ne sais pas ce que veut dire au juste ce mot, mais je lui associe un sens : l’image par excellence de quelque chose…

Ce selfie de Mahzad (publié sur Facebook) a été fait, je le croirais, pour heurter ma mémoire. Dimanche, je revoyais les premières images du film Le merle chanteur d’Otar Iosseliani, des séquences qui nous rappellent notre immersion dans le temps gratuit, les dons du présent : un voile agité par le vent, les ramures balancées, les ombres des nuages qui avancent… Et puis l’accueil du matin, de la lumière. Toutes ces choses simples qui sauvent et donnent espoir… Qui nous rappellent l’indifférence de la nature vis-à-vis de nos menées volontaristes dont elle souffre à en mourir… Nous rappellent, à vrai dire, l’ « amour », la « compassion » à la Jiddu Krishnamurti… Qui font que le premier critère d’action sur le monde devrait être ce respect pour le cosmos…

Mahzad a donné une affiche pour Le lointain de près : Un Iran de jeunes graphismes. Tisser des liens entre sociétés civiles, l’amitié des peuples, un souci plus que jamais d’actualité…

Hugues Robaye

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L’ange de Barlach

17082013

L'ange de Barlach dans Elisabeth de Fontenay ange-de-barlach-92x150

Dans son roman autobiographique  Amour et ordures, l’écrivain tchèque Ivan Klima ( cf l’évocation et l’interview de Klima dans le MaYak 6) évoque l’ange de Barlach, qu’avec son amante il voit dans la cathédrale de Güstrow, en Mecklembourg- Poméranie. Plus tard encore, quand celle-ci désespère de ce qu’elle croit être alors la vanité de son métier de sculpteur, il lui rappelle cet ange.

J’ai vu avec Sabine à Guströw l’ange qu’a sculpté Ernst Barlach. Nous étions émus. Aussi sans doute parce que pour le visage de l’ange, Barlach s’est inspiré de celui sa consoeur et amie Käthe Kollwitz, et que de celle-ci nous avions déjà été touchés plus d’une fois par les oeuvres: aux musées qui lui sont consacrés à Berlin, ou en Flandre à Koekelaere, ou, en Flandre encore, au cimetière de Vladslo. Et peut-être aussi à cause des anges du film Der Himmel über Berlin (Les ailes du désir) de Wim Wenders.

Comme Klima le rappelle, l’ange de Barlach fut retiré à la fin des années 30 parce que contraire aux valeurs du national-socialisme. Sans doute après fut-il fondu pour fabriquer des munitions et c’est un autre exemplaire, caché et sauvegardé, qui fut replacé après la guerre dans la cathédrale. Celle-ci contenait aussi  lors de notre passage des panneaux rappelant la persécution des Juifs, avec cette question lancinante: est-ce que vraiment les habitants de Güstrow pouvaient prétendre qu’ils ignoraient le sort de leurs concitoyens juifs? Déjà dans la cathédrale de Rostock avions-nous pu voir une exposition d’hommage  aux réfractaires et déserteurs de l’armée nazie, en grande partie fusillés. Je dois dire que cette volonté persistante de repentir des Allemands (ou plutôt d’une part de ceux-ci) force mon admiration. Les Turcs aujourd’hui se grandiraient à suivre cet exemple.

Guströw se trouve sur la piste cyclable Berlin-Copenhague. Nous avons un peu emprunté cette piste, lors d’une balade à vélo d’une semaine en Mecklembourg-Poméranie, aussi le long de la Baltique. Beaucoup de pistes pour les vélos, le long de la mer ou le long de champs peu pulvérisés, où fleurissent les coquelicots et les bleuets. De grands bois jusqu’au rivage même de la Baltique, des petites villes calmes dans cette région la moins peuplée d’Allemagne, moins encore avec l’exode dû au manque de travail, peu de circulation ou d’agression publicitaire, des soirées de douceur et de silence sur les places aux vieilles façades à pignon.

Le contraste est d’autant plus grand alors quand au retour on se retrouve, pris au dépourvu, dans un hôtel d’affaires de la partie ouest du pays. En particulier le petit déjeuner est tellement copieux, ou plutôt débordant,avec une telle débauche de cochonnailles de toutes sortes, que ne sauraient neutraliser les fruits découpés et aseptisés, que c’en devient obscène. Dans son ouvrage Le silence des bêtes, la philosophe française Elisabeth de Fontenay, associe, avec prudence mais détermination, l’abattage industriel des animaux à l’Holocauste  (elle le peut bien, elle dont la famille de la mère a pour une grande partie péri à Auschwitz). Peut-être les Allemands n’achèveront-ils leur conversion que lorsqu’ils auront regardé en face leur mise à mort industrielle des animaux d’élevage.

De retour chez moi, un voisin italien, fonctionnaire à la Commission européenne, m’entendant évoquer ce voyage cycliste, demande avec ironie: la Poméranie, est-ce possible qu’on trouve le soleil là-bas? Je mets un peu de temps à comprendre le schéma de pensée : partir en voyage=partir en vacances=partir à la recherche du soleil <-> Poméranie???  Je réponds platement: nous avons eu de la chance, il a fait beau tout le temps. Mais il s’est déjà écarté.

 

Xavier Vanandruel

Outre l’ange de la cathédrale, on peut aussi visiter à Güstrow l’atelier de Barlach et toute proche  une salle d’exposition consacrée à ses oeuvres.

Le  musée Käthe Kollwitz à Berlin est situé Fasanenstrasse. 24 dans le quartier de Charlottenburg

La tour-musée  Käthe Kollwitz à Koekelaere est fermée pour rénovation jusque début 2014; on a toujours accès au cimetière proche de Vladslo où se trouve la sculpture des « parents en deuil« 

 




Habiter en poète

2062010

Hölderlin

« Territoires et décroissance »: c’était donc là le thème de la journée d’études, autour de la revue Entropia et de ses collaborateurs, à laquelle j’assistai voici quinze jours. Le matin, avant de prendre le train à la gare de Boitsfort, j’entendais à la radio le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, déclarer que la crise financière actuelle était la plus grave depuis la fin de la première guerre mondiale. Cette annonce semblait éclipser toutes les autres  préoccupations pour l’avenir. Pour les sympathisants de la décroissance, dont je suis, cet accent exclusif  sur les difficultés de la finance mondiale  est dérisoire, car l’épuisement de la terre est une crise autrement plus grave. Comment se fait-il, alors, qu’on n’en prenne pas la mesure? Je crois que c’est le géophysicien américain Marion King Hubbert, spécialiste de la fin des ressources pétrolières*, qui a donné la meilleure réponse: « Notre ignorance n’est pas aussi vaste que notre incapacité à prendre en compte ce que nous savons ». Ou encore, peut-être se souvient-on de la déclaration de Jacques Chirac, alors président français, au sommet de la terre de Johannesburg: « Notre  maison brûle et l’on regarde ailleurs » (mais que s’en est-il suivi?). 

A quoi bon répéter encore dans une journée d’étude les données factuelles sur l’épuisement de la terre, si les participants les connaissent, mais qu’ailleurs on ne veut pas les prendre au sérieux?  Des deux axes de la réflexion sur l’après de notre civilisation industrielle, celui de la nécessité et celui du souhaitable, il n’est pas étonnant alors que ce soit ce dernier qui ait ce jour-là suscité le plus d’intérêt, parfois l’enthousiasme. A propos de la manière d’habiter un territoire, furent  évoquées notamment des expériences scandinaves d’habitats groupés. Au fil des interventions se précisait la recherche d’un équilibre entre le besoin de liberté individuelle et le besoin  d’insertion dans une communauté. Thème déjà traité dans Entropia par le philosophe et anthropologue californien  Marcel Henaff, autour de Jean-Jacques Rousseau, dont il montre qu’un souci majeur était la juste distance entre soi et autrui ( à ce propos, c’est précisément le thème de solitude et société qui guidera la matière des deux  prochains numéros de MaYaK). Le rédacteur en chef d’Entropia, Jean-Claude Besson-Girard, évoquait, quant à lui, le poète allemand Hölderlin, pour inviter à habiter en poète sur cette  terre, ou René Char, le grand poète français de la Résistance. Car ce n’est pas de l’enflure que considérer qu’aujourd’hui l’horizon, pas si lointain, est aussi sombre qu’il avait pu l’être alors.

La poésie est l’affirmation de l’illimitation de la réalité en « temps de détresse »…Si elle est d’abord mode de vie non mutilée, il s’agit de retrouver le chemin d’une pulsion plus forte que celle de la mort. C’est recouvrer une capacité de résistance et  de création propre à notre espèce. Cette potentialité est la dimension poétique de l’habiter de l’être humain sur la terre…

Jean-Claude Besson-Girard

Xavier Vanandruel

* c’est lui qui a donné son nom au pic de Hubbert







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